Lorsque la littérature devance l’Histoire : l’exemple de Petit Seigneur (2010) d’Isabelle Hausser et de la Syrie.

Nous aimerions montrer à travers un roman, Petit Seigneur d’Isabelle Hausser,
comment les écrivains  comprennent  les mutations  de notre monde, en les accompagnant, ce qu’on fait de très grands romanciers comme Malraux avec la condition humaine ou l’Espoir, et avant lui, Flaubert avec L’Education sentimentale. Plus rarement, et c’est le sujet de cette chronique il arrive qu’un artiste anticipe, devance l’Histoire.
Il y a 10 ans, Isabelle Hausser a raconté dans un roman étonnant la montée d’un dictateur, et en parallèle une histoire d’amour entre une jeune femme et un français, dont “Petit Seigneur” (un chat) joue le rôle de messager. Dans ce roman qui a une forme originale, une tonalité souvent poétique, les voix de cinq personnages s’entrecroisent, se répondent. Nous ne disposons que de fragments de leurs récits. On ignore ce que sera leur sort final et celui des habitants du sultanat où se déroule cette histoire. Dès le début, un danger semble menacer ce pays et se fait de plus en plus oppressant au fil des pages. Petit Seigneur emprunte une part de son charme aux raffinements du conte oriental. Sa construction émiettée, qui parfois brouille le cours de la narration, restitue le vertige que ressent l’Occidental lorsqu’il aborde l’Orient où n’ont plus cours ses habitudes mentales.
Dans cette fiction qui a l’apparence d’un conte, le sujet principal et politique s’impose de plus en plus en révélant au lecteur d’aujourd’hui ce pouvoir que la littérature peut se donner lorsqu’elle anticipe sur l’Histoire. En effet dans ce sultanat d’Orient imaginaire, en proie à une révolte qui gronde en sous-main, une action politique dramatique se met en place pour renverser un potentat qui ne règne que par la terreur. Ce sultanat imaginaire n’est autre que la Syrie et nous savons bien que le potentat que dénonce Isabelle Hausser est toujours là en 2020. Singulièrement prémonitoire, cet ouvrage publié en juillet 2010, va se trouver très vite en résonance profonde avec l’évolution tragique de la Syrie à partir du printemps arabe. Le cas de Petit Seigneur est exemplaire de cette anticipation si tragiquement juste que nous voulons aujourd’hui mettre en lumière.
On trouve des écrivains qui ont anticipé sur l’histoire de notre monde en général, mais leur anticipation est moins réaliste, plus idéaliste et moins directement ou immédiatement liée à la mutation politique de notre société. C’est le cas de Romain Gary qui dans  Les Racines du ciel, publié en 1956 pense déjà les problèmes écologiques. A l’époque, on le considère comme un doux rêveur et un homme sensible, qui pleure sur le sort des éléphants, alors qu’il avait très bien compris les enjeux de l’avenir.
Mais le cas de Petit Seigneur est différent. Il s’apparente plus à une forme de littérature engagée tout en dépassant les caractéristiques de la littérature engagée. Ce livre met magnifiquement en valeur la vérité de l’imaginaire lorsque celui-ci s’appuie sur une connaissance solide et fine de la situation politique d’un pays.
On dira toujours que des experts en politique extérieure, géo-politique, s’alarmaient eux aussi en 2010 sur la situation politique et sociale dans ce pays. Mais il est important de souligner la différence entre les analyses de ces experts et l’écriture d’Isabelle Hausser dans ce conte oriental. Les experts appuient leurs réflexion sur des études sérieuses dans ce domaine, quasiment “scientifiques”, mais on touche dans ces analyses aux limites de tous les discours intellectuels même les plus rationnels, sérieux et objectifs. Ils butent sur une réalité que seule l’intuition et l’imagination peut appréhender complétement dans sa complexité profonde. C’est ce qu’a fait, Isabelle Hausser, sorte de Cassandre des temps modernes, en 2010 par la voie de l’art.
Certes, on sait qu’elle avait elle-même une excellente connaissance du pouvoir politique dans ce pays à ce moment-là, comme elle avait eu auparavant une connaissance excellente du régime russe. Mais elle a su greffer sur ces connaissances, acquises à l’intérieur du pays et de son régime, le don de l’artiste et le pouvoir de l’imagination, dont elle fait un outil pour aller plus loin, un moyen de “connaissance” d’un autre ordre. L’imaginaire dans cette fiction est une voie qui permet de penser là où le savoir politique, sociologique et historique est insuffisant. L’imaginaire invente ici de manière symbolique une compréhension profonde de la situation de la Syrie avant 2010. C’est cette intuition du poète qui suscite cette remarquable anticipation. Pour avoir cette fonction cognitive, la romancière entretient avec son imaginaire un rapport exigent, profond. Lorsque l’imaginaire devient “faux”, n’est-ce pas presque toujours par suite de l’ignorance du sujet? Mais ce n’est pas le cas de cette artiste qui a visiblement su soumettre avec rigueur son imaginaire au principe de réalité, qui a su vivre au moment où elle écrivait son conte avec son imaginaire d’artiste selon une dialectique de l’adhésion et de la distanciation .
Lisez Petit Seigneur et vous partagerez notre étonnement.
Il semblerait que l’éloignement de 10 ans après la publication de ce roman renforce un peu plus notre surprise et nous montre un peu plus encore que pour comprendre les mutations brutales de notre monde, l’imaginaire reste une question vive et un moyen de connaissance dont on aurait bien tort de se passer.

Rendez-vous au mercredi 29 avril

Rappel des chroniques précédentes :
– 1ère chronique : Une voix positive chaque matin de la ferme de Boisset
– 2ème chronique : L’Education serait-elle en danger aujourd’hui?
– 3ème chronique : Existe-t-il encore des monstres sacrés au cinéma?
– 4ème chronique : Le snobisme est-il toujours d’actualité?
– 5ème chronique : De l’utilité de l’ennui
– 6ème chronique : La geste héroïque du restaurateur du château de Sarzay
– 7ème chronique : Comment expliquer le racisme aux enfants?
– 8ème chronique : Pour penser, il faut s’arrêter
– 9ème chronique : Brouillage des âges : le jeunisme
– 10ème chronique : La poésie traverse-t-elle une crise profonde et durable?

Un avis sur « Lorsque la littérature devance l’Histoire : l’exemple de Petit Seigneur (2010) d’Isabelle Hausser et de la Syrie. »

  1. L’imaginaire, comme chemin de vérité… Voilà une belle et profonde question : et si, au fond, la littérature avait d’abord cette fonction, et non pas celle de « divertir », de « faire s’évader », d' »initier au vivre-ensemble », de « former à la citoyenneté » etc. ? C’est toute une approche (actuelle et française) du fait littéraire qui est en jeu (et accessoirement aussi, toute la littérature « jeunesse » qui doit être reconsidérée et repensée…).
    Joseph Kessel, tout au long de son oeuvre, pose cette passionnante question de savoir si le documentaire brut, aussi objectif et factuel que possible, est susceptible d’amener à une meilleure compréhension et connaissance des faits humains, des phénomènes de société ou des grands bouleversements historiques. Et son point de vue est de plus en plus clair et tranché, au fur et à mesure qu’il s’aguerrit, et comme reporter et comme écrivain : rien ne saurait remplacer le témoignage, la puissance d’analyse du récit, de la fiction qui envisage autrement les faits et requalifie la réalité. C’est particulièrement net avec son reportage sur la révolution irlandaise, qui ne le satisfait qu’à demi et qu’il prolonge par une extraordinaire nouvelle, « Mary de Cork », qui, de fait et en quelques pages, dit tout sur l’Irlande.
    Autrement dit, le roman, le récit imaginaire permet de se situer non plus sur le plan des faits réels, mais plutôt des faits spirituels : d’envisager ceux-là comme corrélés intimement à ceux-ci, et donc de donner à l’analyse une dimension nouvelle et une profondeur décisive. « Rien n’a de sens si je n’y engage mon esprit » écrit Saint-Exupéry, signifiant par là que la pure relation des faits n’a aucun sens si elle ne prend pas en compte ce qu’il nomme encore, ailleurs (dans « Pilote de guerre ») la « substance » humaine, c’est-à-dire l’esprit.
    C’est sans doute parce que notre époque, engluée dans le matérialisme et saoule de surconsommation, s’obstine et s’évertue misérablement à nier les forces, la présence, les formes de l’esprit, du mystère de la création, du transcendant au coeur de l’humain, c’est pour cela sans doute qu’elle se détourne de la littérature, pour lui préférer l’évasion, la citoyenneté, l’étroitesse d’esprit, la bande dessinée et les séries télévisées.
    C’est la raison pour laquelle, peut-être aussi, notre époque demeure sourde aux messages si forts et si vibrants pourtant que lui adresse parfois la littérature (la vraie), tels ceux d’Isabelle Hausser… L’on m’avait conseillé jadis « La Table des enfants », mais il semble que « Petit Seigneur » soit du même ordre.
    Et de fait, je rejoins toute votre analyse, cher promeneur, sur la valeur et la portée prophétiques des grandes oeuvres : Isabelle Hausser nous annonce le désastre syrien, comme Camus dans « La Peste » avait prédit ce que deviendrait notre société européenne si elle optait pour le dogmatisme, qu’il soit chrétien ou laïc, et pour la bien-pensance timorée; comme aussi Tourguéniev, Gogol avaient prévu l’avènement du monde communiste et dictatorial en Russie; comme Zola avait imaginé ce que serait l’ère du machinisme, de la massification, de la consommation effrénée et la débâcle à quoi cela mènerait (en se complaisant quelque peu à cette évocation il est vrai); comme encore Kafka dans toute son oeuvre annonce on ne peut plus clairement la monstruosité nazie, la Shoah et l’horreur stalinienne. Quant à Orwell, nous sommes sans doute en train de découvrir avec stupeur (et nous ne sommes pas au bout de notre stupéfaction) que le monde totalitaire qu’il dépeint est celui que nous préparons pour nos enfants…
    Mais il est arrivé qu’à la faveur des grandes crises de l’humanité, l’homme ait su grandir, se hisser au-dessus de lui-même, alors…

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